Prêts à tout pour franchir le cap ?

L’ouverture illégale, c’est non, mais les mesures d’aide ne sont pas à la hauteur.

Librairies, salons de coiffures, magasins de jouets… Ces établissements qui rythment le quotidien de nombre de Français·es ont tous un point commun : jugés « non essentiels » à la vie de la nation, ces structures ont dû fermer leurs portes durant le deuxième confinement. Jeudi 12 novembre, lors du discours intermédiaire du Premier ministre Jean Castex, l’espoir de rouvrir à la mi-novembre a volé en éclats. Il ne reste plus qu’à trouver la parade pour tenter de maintenir son activité – ou un semblant – et sauver une partie de son chiffre d’affaires. Dans un régime d’urgence qui revient quand même à interdire de travailler, ce qu’aucune dictature n’a osé.

«Les commerces resteront fermés pour 15 jours supplémentaires […] Je sais quelles sont les angoisses des commerçant·es qui n’aspirent qu’à pouvoir travailler et qui sont très inquiet·ètes de ne pouvoir rouvrir assez tôt avant les fêtes de fin d’année. Notre objectif est bien de pouvoir y parvenir. Mais ce moment n’est pas encore venu », dixit Jean Castex mi-novembre. Un deuxième coup de massue pour celles et ceux qui travaillent dans les commerces « non essentiels », après l’annonce du reconfinement fin octobre, voire troisième désillusion après le printemps. En attendant la réouverture, il faut pour ces entrepreneur·ses stopper l’hémorragie… à coups d’aides de l’État et de click and collect, terme qui n’aura – hélas – jamais été autant à la mode (l’Académie recommande la transposition française de cliqué-retiré). Jusqu’à la désobéissance civile et l’ignorance des restrictions ? Éclairage avec trois témoins de secteurs contraints à la fermeture : Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française (SFL), Christophe Doré, président de l’Union nationale des entreprises de Coiffure (Unec) et Patrick Jocteur Monrozier, directeur du pôle client de Kingjouet.

Ère covid, ère du cliqué-retiré !

Voir les portes fermées de son petit commerce, de sa boutique ou de son magasin mine le moral des chef·fes d’entreprise mais aussi des salarié·es qui l’entourent s’il·elle en a. Parmi les stratagèmes utilisés par les commerces pour survivre : le click and collect ou cliqué-retiré : le·la client·e commande en ligne avant de retirer son article en magasin. Patrick Jocteur Monrozier, directeur pôle client chez Kingjouet, parle, lui, de « retrait magasin sans contact », un outil très efficace pour poursuivre la satisfaction des client·es et maintenir une partie de son activité : « On commande depuis le site Internet et puis on vient retirer en magasin. Dès lors que les client·es arrivent sur le parking, ils·elles appellent un·e vendeur·se en précisant le numéro de commande, le·la client·e ouvre son coffre puis rentre dans sa voiture le temps de la livraison du produit dans le coffre ». Autant dire que la distanciation physique et les gestes barrières semblent bien respectés. L’enseigne a même choisi d’étendre les horaires d’ouverture (le dimanche et plus tard en soirée) afin de lisser au mieux les retraits. Un moindre mal qui se traduit, dans chaque magasin Kingjouet, par « en moyenne 35 à 40 commandes par jour », précise Jocteur Monrozier. Même son de cloche du côté des librairies, le cliqué-retiré se retrouve « très largement pratiqué », confirme Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, une stratégie qui représente « entre 25 et 50 % de leur chiffre d’affaires habituel ». Non négligeable, mais bien sûr insuffisant. En plus du cliqué-retiré officiel, vous comptez aussi sur « les habitué·es qui connaissent très bien leur libraire, qui appellent, passent une commande et s’arrangent pour aller chercher leur article sur place », explique Husson.
À côté de ce click and collect généralisé, les chef·fes d’entreprise pensent aussi à la livraison à domicile. Une pratique déjà répandue dans le secteur du jouet, et qui a pris de l’ampleur avec la pandémie, « jusqu’à 20 000 livraisons par jour contre jusqu’à 5 000 en novembre 2019 pour l’enseigne Kingjouet », qui a tout de même au global dû s’asseoir sur 65 % de son chiffre d’affaires. Le service à domicile, voilà une pratique qui se révèle interdite pour le monde de la coiffure. Au même titre que la coiffure en salons. Bien qu’il plaide pour une reprise de l’activité dans le respect des consignes sanitaires, l’interdiction de la coiffure à domicile apparaît comme une décision « logique » pour Christophe Doré, président de l’Union nationale des entreprises de coiffure : « Impossible d’interdire l’ouverture des salons de coiffure et d’autoriser l’activité à domicile ! Ce serait deux poids, deux mesures », avance-t-il. Pas de solution de repli pour les coiffeur·ses. Contraint·es à la désobéissance civile ?

Enfreindre les règles…

Parfois, la nécessité de survivre et de maintenir à flot son entreprise dépasse la peur de la sanction liée à la désobéissance civile. À la question « la coiffure à domicile se pratique-t-elle illégalement ? Des salons de coiffures restent-ils ouverts malgré les restrictions ? », Christophe Doré le confirme : « Bien sûr, ça existe et on le sait », concède-t-il. Mais « dire aux collègues de rester ouverts mettrait à mal leur entreprise. En cas de contrôle, ils·elles pourraient se confronter à une fermeture administrative une fois sorti·es du confinement, la responsabilité passe par du civisme, même si l’on n’approuve pas les décisions prises par le gouvernement, on se doit de les respecter », tempère, prudent, Christophe Doré. La pratique de la désobéissance civile n’est pas monnaie courante, mais elle existe, souvent le dernier recours pour les entrepreneur·ses. Ce n’est pas le parti pris du président de l’Unec, qui exerce du reste aussi la fonction de maire. En revanche, d’autres édiles n’avaient pas hésité à prendre des arrêtés autorisant l’ouverture des commerces « non alimentaires ». Notamment Gilles Platret, maire de Châlon-sur-Saône : « Parce qu’il faut lutter par tous les moyens contre la propagation du virus, y compris du fait de l’accumulation des client·es dans les grandes surfaces, j’ai pris un arrêté pour autoriser la réouverture de l’ensemble des commerces de la ville », pouvait-on lire sur un tweet signé Platret le 30 octobre. Dans les librairies, la désobéissance relèverait de cas isolés : « Les librairies sont responsables », déclare, prudent, Guillaume Husson. Travailler dans l’illégalité, même si ça relève de l’anecdotique, plus ou moins marqué selon les secteurs, ne signifierait-il pas que les aides de l’État mises en place pour combler les fermetures de commerces « non essentiels » constituent un appui insuffisant ?

Et les aides de l’État, suffisantes ?

Le gouvernement a promis de soutenir le poumon économique du pays, dont font partie les petit·es commerçant·es, artisan·es et indépendant·es. Entre alors en scène le fonds de solidarité. Pour le président de l’Unec, Christophe Doré : « Oui, les aides sont très claires, jusqu’à 10 000 euros pour une entreprise de coiffure, ce qui en réalité accompagne les petites structures mais fragilise les plus grandes. » En outre, les critères d’attribution se présentent en décalage avec ce qui se passe sur le terrain, « l’accompagnement se fait en lien avec le numéro de Siren, autrement dit, on ne donne qu’une seule fois 10 000 euros au maximum à une entreprise, alors qu’il arrive que certaines sociétés détiennent plusieurs salons de coiffures… Celles-là se retrouvent pénalisées », dénonce Christophe Doré. Le directeur pôle client de Kingjouet, Patrick Jocteur Monrozier, souligne l’engagement de l’État français. Pour lui, « nous avons la chance d’être dans un pays où globalement le gouvernement fait preuve de réactivité, nous sommes très aidés par rapport à d’autres pays ». Le chômage partiel en est l’exemple, même si « nous, chez Kingjouet, on ne peut pas mettre tout le monde au chômage partiel dans la mesure où il nous faut une présence pour assurer les retraits en magasins et les commandes à domicile ».

Quoi qu’il en soit, la crise sanitaire aura conforté la nécessité pour les commerces et notamment les plus petits d’être visibles sur le Web et de faire du numérique un sérieux levier pour générer une partie de son chiffre d’affaires. Dans ce sens, l’État a dévoilé la plate-forme Clique-mon-commerce, qui vise à soutenir les commerces de proximité, un chèque numérique de 500 euros épaulera les commerces fermés et les professionnel·les de l’hôtellerie et de la restauration. Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, l’a rappelé : « En France, seulement 37 % de TPE/PME possèdent un site Internet et 9 % ont un site marchand. » Bien trop peu. Une aide qui paraît cependant inutile pour les librairies pour lesquelles « ce ne sont pas 500 euros qui les encourageront à se numériser davantage ». En moyenne, une librairie, c’est environ « entre 500 000 et 600 000 euros de chiffre d’affaires par an, ce chèque de 500 euros s’apparente plutôt à un coup de communication », relativise Husson, délégué général du SLF.

Ces commerçant·es, indépendant·es ou artisan·es font le dos rond en attendant l’orage, pour combien de temps ? Beaucoup redoutent l’éventuelle politique de va-et-vient, confiné·es, déconfiné·es, reconfiné·es, etc. Une politique qui les mettrait de nouveau à mal car à la tête d’activités jugées « non essentielles ». Reste à définir ce qui relève de l’essentiel ou non. L’homme ne vivra pas de pain seulement, disait un Jésus qui lisait dans la parole de son Père, le livre est essentiel. Et « pour un enfant qui vit dans ce contexte anxiogène qu’est la crise covid, un jouet n’est peut-être pas si superflu qu’on voudrait l’imaginer », interroge Patrick Jocteur Monrozier.

Geoffrey Wetzel

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