Cumuler franchise et autre activité, c’est jouable mais si rare

Le cas n’est pas fréquent, mais il arrive : derrière un/e franchisé/e se cache parfois une autre vie – salariat, études, autre projet entrepreneurial… Mais cumuler deux activités, surtout aussi éloignées l’une de l’autre, n’a rien de simple. Soyons clairs : l’exception ne se rencontre vraiment que dans des réseaux bien particuliers, aux activités peu chronophages pour le franchisé en titre ou complémentaire de l’activité principale. Et même dans ce cas, l’exercice reste périlleux.

Dans la région de Tours, Pierre K*. mène une double vie. Il est cadre dans le management. Et franchisé Speed Queen (des laveries en libre-service) depuis plusieurs années maintenant, gestionnaire de deux locaux. « Deux éléments, principalement, m’ont motivé pour passer le cap, explique Pierre K. Tout d’abord, une certaine insatisfaction avec mon travail actuel où la pression du management est assez dure, j’en ai un peu assez. Et j’ai envie de continuer à travailler – j’approche des 62 ans, et je pensais à l’origine pousser jusqu’à 67 ans, mais je veux changer d’activité. Je me suis donné un engagement moral de continuer pendant quelques années avant de sauter le pas. » Pierre K. maintient ses deux vies bien séparées. « Mon premier travail ne connaît pas ma deuxième activité. Je ne le cache pas, mais je ne le dis pas. Et il n’y a pas eu de débordement de l’un sur l’autre, mis à part un ou deux incidents. Je dois recevoir seulement un coup de fil par semaine en moyenne des laveries. »

Comme il ne voulait pas tout faire tout seul, Pierre K. savait depuis longtemps qu’il s’adosserait à une franchise lorsqu’il se lancerait. « Dans mes discussions avec de grands réseaux, il est apparu très vite qu’un projet, chez eux, demande un investissement en temps considérable. Et je ne pensais pas pouvoir l’affronter, surtout en poursuivant mon activité. C’est l’un des premiers aspects qui m’a attiré chez Speed Queen : le temps. » Pour cumuler les deux activités, Il fallait impérativement quelque chose qui « tourne tout seul », sans jeu de mots. Lors de ses recherches, Pierre K. s’était penché « sur le lavage automatique, mais la mise de fond était trop élevée, les distributeurs automatiques, mais j’avais des doutes sur la formule, alors que la laverie en libre-service, ça marche. Et chez Speed Queen, le local m’avait plu, il était bien placé, on savait qu’il y aurait des gens qui viendraient. »

Aujourd’hui, Pierre consacre en moyenne une heure et demie par jour à gérer les deux locaux : surtout un nettoyage rapide le matin – une société vient une fois par semaine pour le faire plus en profondeur. « Une fois par mois, je passe chez le comptable, ce qui ne prend pas très longtemps non plus, détaille Pierre K. Et puis une fois tous les deux mois en moyenne, je commande un réassort de produits et les redistribue moi-même, avec ma voiture, entre les deux locaux. Le tout s’enclenche plutôt naturellement. » Seule la création a pris plus de temps, ce qui est normal. Pour l’instant, Pierre K. ne dégage pas de revenu : il rembourse encore ses crédits. « J’ai investi des économies, de l’ordre de 40 000 à 45 000 euros par local, explique-t-il. L’installation d’une laverie, tout compris, entre les machines, les compteurs, le bail, etc., coûte environ 120 000 euros. D’ici à sept ans, le crédit sur les machines sera terminé, et, à terme, je dégagerai de l’ordre d’un smic par local. »

Pour le futur, Pierre K. se donne le temps de réfléchir. Après avoir bouclé sa carrière principale, il hésite entre en rester à deux locaux et tout faire lui-même ou à en ouvrir un troisième voire un quatrième, ce qui impliquerait de recruter quelqu’un – « et là, on passe au niveau d’un chef d’entreprise, certes de petite taille, gérable, mais je ne sais pas si je veux aller jusque-là. »

Des cas très rares

« Le cas de salariés qui sont en même temps des franchisés est très rare. Les franchiseurs sont très à cheval sur l’intuitu personae – une personne physique, avec au moins 51 % du capital, explique Laurent Delafontaine, cofondateur d’Axe Réseaux. Les franchiseurs choisissent un franchisé, une personne bien précise. Et ils veulent avoir en face d’eux celui ou celle qu’ils ont formé/e, celui ou celle avec lequel/laquelle ils ont signé. Un cas paradoxalement plus fréquent est celui d’un salarié de franchise – par exemple le directeur d’une enseigne – qui a investi lui-même dans des franchises de l’enseigne, où il place des gestionnaires. » Un autre moyen plus fréquent de cumuler tout type d’activité avec un projet de franchise est d’agir en pur investisseur. Un certain nombre de réseaux acceptent de fonctionner sur ce principe : le signataire du contrat apporte les fonds et met en place un gestionnaire. Mais le franchisé doit alors débloquer des moyens significatifs, même si la montée en puissance du crowfunding dans les projets de franchise pourrait changer la donne et démocratiser cette position d’investisseur pur (le prêteur, en sus des intérêts qui seront perçus, bénéficie d’avantages fiscaux et, selon les cas, de contreparties). Mais on ne peut pas vraiment parler alors de cumul d’activités : il s’agit avant tout d’un investissement.

Samy Ayadi fait partie à son tour de ces franchisés cumulards rares. À la fois étudiant et franchisé dans le réseau Ximiti (magasins automatiques de proximité). Samy est en quelque sorte un étudiant professionnel, aujourd’hui en master 1 d’ingénierie mécanique. Le genre de tête qui accumule les diplômes : « Pour moi, les études en France sont un peu comme de la connaissance gratuite, et j’en profite. » Mais il voulait également monter sa propre entreprise. « Ximiti est un commencement, explique-t-il. Pour la plupart des franchisés Ximiti, c’est leur métier. Pour moi, c’est une activité complémentaire. Mais c’est aussi une bonne première expérience de l’entreprenariat, principalement parce qu’on est accompagné grâce au système de la franchise. » Devenir propriétaire de magasins automatiques ne relève pas chez lui d’une vocation, plutôt question d’opportunité. « J’ai découvert le réseau par l’intermédiaire d’un ami qui m’a montré le concept. L’idée m’a plu, le produit m’a plu, et quand il n’a pas suivi son projet, je l’ai repris. La principale raison : c’est rentable, après la première année. Pour peu de temps à y consacrer, je dirais en moyenne 45 minutes par jour. » Une situation qui convient parfaitement aux projets de vie de Samy, au point qu’il se lance plus avant dans l’aventure. « Je vais ouvrir un deuxième magasin dans quelques mois, et pour un peu plus d’une heure de travail par jour, je pourrais dégager suffisamment de revenus pour en vivre », explique-t-il. Et libérer du temps pour d’autres activités – par exemple la poursuite de ses études ?

Pour ces deux exemples de cumul entre une première activité non entrepreneuriale et une deuxième activité dans la franchise, comme pour d’autres – quelques franchisés des réseaux Éléphant Bleu (laverie automatique de voiture), Bubble Bump (football en salle dans des bulles gonflables)… –, le facteur essentiel se nomme le temps : la deuxième activité devra toujours se montrer peu chronophage ou ne demander qu’une très faible masse salariale. Mais il existe un cas de cumul d’activité plus fréquent : celui où le premier et principal métier est déjà d’être patron. Par exemple, « la gestion d’un centre Éléphant Bleu est une activité complémentaire pour la moitié des franchisés du réseau, la majeure partie d’entre eux sont chefs d’entreprise », explique le réseau. Il existe ainsi un certain nombre de réseaux de franchise qui proposent des activités conduites à temps plein ou en activité complémentaire, notamment ceux qui reposent sur des machines automatiques. Mais ce n’est pas parce que c’est du temps partiel qu’il doit être pris à la légère : choix de l’emplacement, connaissance du tissu économique, gestion serrée… Pour ne pas travailler à perte, il faut se montrer aussi rigoureux que dans une activité à temps plein. Et c’est bien là où le bât blesse pour le cas des patrons à plusieurs casquettes.

Une fausse bonne idée ?

« En général, cumuler deux activités, même si elles semblent complémentaires et se greffent à l’activité principale, est une fausse bonne idée, estime Sylvain Bartolomeu, dirigeant associé chez Franchise Management. Être franchisé, c’est une activité à 100 %, qui demande beaucoup d’investissement. » Autrement, dit, quand on est patron, on s’investit dans son projet. Et c’est vraiment du temps plein, particulièrement les premières années. La franchise, malgré ses avantages et ses raccourcis, ne diffère pas sur ce point de toute autre activité. C’est d’autant plus compliqué lorsque la première vie n’est pas déjà celle d’un chef d’entreprise. « Le monde du salariat et celui des entrepreneurs sont très différents, iniste Sylvain Bartolomeu. Ce sont deux façons radicalement différentes de voir les choses, pratiquement incompatibles. » Concilier les deux mondes est encore plus complexe et nuit à l’efficacité. « De façon générale, les multitâches sont ceux qui ont le moins d’activité. C’est la différence entre un multifranchisé – plusieurs emplacements sous la même enseigne, qui sont en général très performants – et les plurifranchisés où le risque existe qu’ils délaissent une activité. Ce sont des profils rares. »

Et même dans le cas d’activités complémentaires, comme une laverie automatique de voiture et un garage ou une activité d’agent immobilier et de courtier, la symbiose ne se passe pas nécessairement aussi bien qu’espérée.

Au point que par exemple, Prêt Pro, franchise leader en courtage en financement professionnel, refuse maintenant de prendre des mandataires en activité complémentaire. « Au départ, nous nous étions dit que mener une activité proche de la nôtre allait amener des dossiers, et nous allions chercher ces profils, pour les intégrer au réseau en tant que mandataires, explique Benoît Fougerais, directeur général de Prêt Pro. Et c’est vrai, un certain volume de dossiers arrive, mais pas assez pour soutenir vraiment l’activité. Or pour nous, que l’on parle d’un mandataire ou d’un franchisé à temps plein, c’est le même investissement, en temps, en argent… Et du coup, ce n’était pas vraiment rentable pour nous, car le volume créé par les mandataires était bien moindre que celui créé par ceux pour qui Prêt Pro était l’activité principale. » Une situation déséquilibrée, où, par exemple, les moyennes – de CA, de volume… – du réseau étaient d’une certaine manière faussées. De plus, pour beaucoup de ces mandataires, la perte dans la première activité – principalement due au temps moindre qui lui était consacré – n’était pas compensée par les gains de la deuxième activité. Et la solution « évidente » du point de vue du réseau – passer plus de temps sur l’activité Prêt Pro – ne pouvait pas fonctionner : les mandataires, et c’est bien compréhensible, privilégient leur activité principale. « Nous avons alors développé une formule spéciale pour eux/elles, sur le modèle de l’apporteur d’affaire : ils/elles apportent des dossiers et sont rémunéré/es à l’apport d’un client, décrit Benoît Fougerais. Si un candidat veut devenir mandataire, il doit se destiner à l’activité à 100 % ou à embaucher quelqu’un – et dans ce cas-là, c’est lui ou elle que nous formons. » L’ensemble du réseau Prêt Pro est maintenant bâti sur ce modèle. La transition a demandé entre 12 et 18 mois. Une majorité ont choisi de rester mandataires. « Nous avons tout gagné à ce changement. »

Jean-Marie Benoist

* Le nom a été changé.

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