The Conversation s’interroge sur la diversification et la régionalisation nécessaires.

La crise du Covid-19 a mis en lumière certaines fragilités liées à l’organisation des chaînes de valeur mondiales. En provoquant tout d’abord des ruptures d’approvisionnement en provenance de Chine, puis des pénuries de matériel médical et de protection pour lesquels la France et l’Europe dépendent des importations, elle vient questionner le processus de mondialisation à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Pour autant, faut-il s’attendre à un tournant majeur ?

Diversifier les sources d’approvisionnement
Du point de vue des entreprises multinationales organisant les chaînes de valeur mondiales, la crise a révélé les risques liés à une trop grande dépendance envers un lieu de production unique pour certains intrants très spécialisés, dont il est difficile de se procurer un substitut à court terme.

Ces risques de rupture d’approvisionnement sont considérés au niveau stratégique par les grandes entreprises et constituent un des paramètres dictant l’organisation des chaînes logistiques.

L’existence de tels risques n’est pas nouvelle. À titre d’illustration, l’entreprise Peugeot a été obligée de mettre à l’arrêt plusieurs chaînes de production en septembre 2011 à la suite de la rupture d’approvisionnement de vis par son principal fournisseur.

La même année, l’interruption temporaire de la production du fournisseur d’une pièce montée sur les débitmètres intégrés dans les moteurs diesel, à la suite du tremblement de terre de Tohoku le 11 mars 2011 au Japon, a entraîné une réduction forcée de la production sur certains de ses sites d’assemblage en France, en Espagne et en Slovaquie.

Cette rigidité des chaînes de valeur mondiales, illustrée particulièrement dans le cadre du tsunami au Japon, souligne l’exposition des entreprises à des perturbations chez leurs fournisseurs stratégiques, quelle que soit leur localisation dans le monde.

Les entreprises optimisent leurs chaînes d’approvisionnement de façon à réduire leurs stocks et leurs coûts d’approvisionnement en fonction du risque perçu sur leurs fournisseurs et de leur importance dans le processus de production. La crise du Covid-19 pourrait ainsi amener certaines multinationales à revoir leur évaluation des risques de rupture d’approvisionnement, en portant une attention accrue à la concentration géographique de la production de certains composants.

Une telle réévaluation aboutirait à une diversification des pays d’approvisionnement, de la même manière que les grands groupes peuvent maintenir plusieurs fournisseurs pour renforcer la résilience de leur chaîne logistique. Mais diversification ne signifie pas nécessairement relocalisation sur le territoire national ou régionalisation des chaînes de production.

Rappelons d’ailleurs qu’en dépit de leur nom, les chaînes de valeur mondiales sont déjà largement régionales. Les importations françaises de biens intermédiaires proviennent ainsi à 66 % de l’Union européenne contre 9,3 % des États-Unis et 5,1 % de Chine (moyenne sur la période 2015-2017 à partir des données Baci (Base pour l’analyse du commerce international, elle fournit des données désagrégées, pour plus de 5 000 produits, sur les flux commerciaux bilatéraux de 200 pays).

La production à flux tendu en cause
Pour certains secteurs, la question de l’existence de sites de production alternatifs à la Chine, dont la taille de marché et la disponibilité de fournisseurs dans certains secteurs sont sans équivalents aujourd’hui, se pose cependant. L’exemple du conflit commercial sino-américain montre qu’une relocalisation de certaines activités n’est pas aisée, même si l’accumulation des risques (sanitaires, géopolitiques) pourrait faire basculer les stratégies de localisation.

Étant donné le caractère global de la crise actuelle, on peut d’ailleurs se demander quelle stratégie de diversification aurait été pertinente à partir du moment où toutes les grandes zones économiques sont touchées par des mesures de confinement et des arrêts de production. La désynchronisation des chocs, entre l’Asie, d’une part, et l’Europe et les États-Unis d’autre part, pourrait en outre donner le moyen aux pays en confinement de bénéficier de l’offre étrangère, notamment de masques et de matériel médical chinois ou coréens aujourd’hui.

En période normale, l’ouverture commerciale permet de réduire la volatilité du revenu national en diversifiant l’exposition aux chocs domestiques notamment. Ainsi, c’est peut-être davantage l’organisation en flux tendu de la production qui pourrait être remise en cause par la crise actuelle que l’existence des chaînes de production mondiales.

La méthode de production à flux tendu est largement issue du toyotisme, système qui vise à minimiser les stocks et les en-cours de fabrication.

Le déploiement des chaînes mondiales de production et leur organisation en flux tendu répondent à une logique de réduction des coûts pour les entreprises. Toute décision de relocalisation visant à assurer la résilience des chaînes d’approvisionnement entraînerait une augmentation du coût de production.

Sans mesures fortes de politique économique, les facteurs qui ont conduit au développement des chaînes de valeur mondiales devraient ainsi largement maintenir la dépendance des économies aux approvisionnements étrangers. À ce titre, le constat, préexistant à la crise, d’une forte compétitivité des multinationales françaises à l’échelle mondiale, mais de leur désaffection pour le sol national lorsqu’il s’agit d’activités de production, ne devrait pas changer après la crise.

Privilégier davantage le territoire européen ?
Du point de vue des États, les pénuries de matériel médical, de protection et de médicaments, associées aux restrictions aux exportations mises en place par certains pays, ont illustré les risques liés à une dépendance aux importations pour la disponibilité de certains produits critiques en période de crise sanitaire.

Sans préjuger de tournants politiques plus fondamentaux, ces événements devraient déjà conduire à réévaluer la criticité de certains produits et à organiser la sécurisation de leur approvisionnement (à l’image de secteurs comme la défense et la sécurité, certaines matières premières critiques ou l’alimentation), soit en influençant la localisation de leur production, soit en garantissant leur disponibilité par la constitution de stocks stratégiques.

Délimiter l’éventail de produits critiques nécessaires au bon fonctionnement de l’État et à la vie de la nation en période de crise est en soi une question qui va bien au-delà de ce billet et plus généralement de l’analyse économique. Deux dimensions en lien avec la mondialisation méritent cependant d’être soulignées :

  • Celle du périmètre de la production des produits critiques : les médicaments, par exemple, parce qu’ils sont produits à partir de principes actifs, eux-mêmes produits à partir de matières premières naturelles ou de produits chimiques, quels pans de la chaîne de valeur doivent être considérés comme critiques et relocalisés ? Ces décisions exigent d’analyser l’importance de chaque intrant dans le processus de production, les possibilités de substitution par d’autres produits et les risques de rupture de leur approvisionnement, liés notamment à la concentration de la production.
  • Celle du lieu de production ensuite : faut-il se limiter au territoire national ou considérer un espace plus vaste comme l’Union européenne ? Renforcer la résilience des sources d’approvisionnement de certains produits passe par une analyse des risques (sanitaires, environnementaux, géopolitiques) attachés à des sources plurielles d’approvisionnement. Les pays présentent divers degrés de risques : de ce point de vue, l’Union européenne est fondamentalement un espace de coopération au sein duquel le risque de rupture d’approvisionnement en période de crise est réduit.

Sur les questions connexes de conflictualité, l’intégration européenne a en effet permis, au-delà des gains commerciaux liés au marché unique, de réduire les risques de conflits armés en renforçant l’interdépendance commerciale entre pays membres et par la création d’institutions supranationales facilitant la résolution des conflits.

L’échelle européenne est du reste celle à laquelle s’organise déjà une large part des chaînes de valeur dans lesquelles les entreprises françaises sont intégrées. Les réflexions sur les risques liés à la spécialisation des économies ne peuvent négliger les coûts de relocalisation des activités (pour les entreprises et les consommateurs) et les gains de niveau de vie de l’ouverture commerciale.

Ainsi, l’échelon européen apparaît comme le cadre pertinent de potentiels arbitrages entre souveraineté et coûts des politiques de sécurisation d’approvisionnement (par la relocalisation de certains pans de production ou la constitution de stocks). Pour ces secteurs jugés stratégiques en réaction à la crise sanitaire, dont le périmètre dépendra des évolutions politiques dans l’après-crise, on pourrait donc assister à des relocalisations d’activités de production sur le territoire national combinées à une régionalisation des chaînes de valeur au niveau européen.

Interroger l’organisation des multinationales
Plus qu’une remise en cause directe de la division internationale du travail, la crise vient d’abord rappeler la nécessaire complémentarité entre la mondialisation et rôle de l’État, à même de lutter contre les risques systémiques.

Ce sont donc les aspects des chaînes de valeur mondiales qui réduisent la capacité des États à se financer, en facilitant tant l’évitement fiscal des multinationales que la concurrence fiscale entre États, qu’il convient d’interroger. La complexification des chaînes de détention des multinationales sans lien avec leur activité réelle, au travers de structures dans les paradis fiscaux notamment européens, reste problématique : elle permet aux entreprises de réduire leur imposition au niveau mondial et en France particulièrement.

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