Europe fermée, migrants en danger

Entre fermetures des frontières et procédures de demande d’asile au point mort, la situation migratoire s’est aggravée durant le confinement.

En raison du confinement et de la crise sanitaire qui frappent le Vieux continent, les arrivées de migrants ont fortement chuté. Le traitement des demandes d’asile est à l’arrêt et la prise en charge des réfugié.es est mise en péril. Loin de nous faire oublier cette crise humanitaire, la crise sanitaire la met en exergue.

Les frontières externes de l’Union européenne et de l’espace Schengen se sont refermées le 17 mars et la majorité des pays européens ont rétabli les contrôles aux frontières : l’Europe se confine pour limiter la propagation du virus. Face à la gravité de la crise sanitaire qui frappe les pays du Vieux continent, les flux migratoires et les tentatives de traversée des frontières externes de l’UE connaissent un coup d’arrêt. En témoignent les dernières estimations publiées par Frontex, l’agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes, le 16 avril. L’agence fait état de 4 650 cas de traversées illégales des frontières de l’UE en mars, soit 50 % de moins qu’en février. Depuis début 2020, 24 500 immigrants illégaux ont traversé la frontière, contre plus de 90 000 lors du premier trimestre 2019. Seule région où une légère hausse a été observée par rapport à l’année dernière (+ 5 %), l’est de la Méditerranée, où 15 000 migrants sont coincés entre la Turquie et la Grèce selon l’ONU. Contacté, Frontex a confirmé que ses activités aux frontières de l’UE se maintiennent malgré le confinement : « Nous déployons environ 900 officiers, dont la majorité sont en Grèce.
Si l’espace Schengen reste hermétique, les procédures de demande d’asile et de protection internationale sont aujourd’hui quasi inaccessibles. Depuis le 16 mars et jusqu’au 30 avril, l’accueil des personnes protégées était suspendu en France. En raison de la fermeture de la majorité des structures de premier accueil des demandeurs d’asile (Spada) et des plates-formes de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), les nouvelles demandes ne sont plus reçues, sauf urgence particulière. L’association Cimade, qui vient en aide aux réfugiés, précise que « les procédures enclenchées avant le confinement sont repoussées, nous pouvons juste dire aux gens d’attendre »
Des suspensions de prise en charge qui s’étendent à toute l’Europe. Une situation inédite qui s’accompagne d’une forte baisse des demandes d’asile (20 % des capacités d’enregistrement en Europe selon le ministère de l’Intérieur).

L’aide humanitaire limitée par le confinement
En première ligne du soutien aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, associations et ONG subissent elles aussi les mesures de confinement et voient leurs activités fortement réduites. La Cimade explique ainsi que « 200 permanences juridiques physiques accueillaient les gens pour les conseiller et les accompagner dans leurs démarches de demande d’asile ou de titre de séjour, aujourd’hui il y en a zéro ». Si l’association assure toujours des accompagnements à distance par téléphone lorsque c’est possible, son travail se résume souvent à rassurer et à enjoindre à la patience les migrants et les réfugiés. Même son de cloche du côté de France Terre d’asile, association de défense du droit d’asile : « Nous gérons des centres d’hébergement de demandeurs d’asile et de réfugiés, pour la plupart les services sont maintenus et nous conservons nos activités dans la mesure du possible, par mail et par téléphone, en lieu et place des rendez-vous physiques. »
Si l’aide juridique et procédurale se poursuit tant bien que mal par téléphone, le confinement limite fortement l’aide humanitaire au sein même des camps de migrants. « Les populations des campements sont d’autant plus vulnérables qu’elles vivent dans des conditions de promiscuité qui ne permettent pas les mesures de distanciation physique, leur protection est donc très compliquée, d’autant plus que ces gens vivent sous le radar des services publiques, explique Michael Neuman spécialiste des questions migratoires pour Médecins sans frontières (MSF), le confinement réduit fortement l’accès des acteurs associatifs et médicaux à ces populations et complique la mobilisation des bénévoles et des denrées de première nécessité. » Une situation alarmante que l’on retrouve tant au sein des camps de réfugiés et de migrants que dans les camps de rétention et de transit provisoire, qu’ils soient en France, en Grèce ou ailleurs.

Aggravation des risques
La stratégie européenne appliquée aux camps de rétention de migrants pose question. Dans ces espaces très restreints et très peuplés, la covid-19 se répand comme une traînée de poudre. Michael Neuman rappelle que « dans le camp de Mória sur l’île grecque de Lesbos, 20 000 personnes vivent dans un espace prévu pour moins de 3 000. » La détection de cas de covid-19 dans certains camps ont mené à des quarantaines généralisées. Une nouvelle fois, les ONG ne peuvent atteindre ces populations en besoin d’assistance. « Le réflexe des politiques publiques, c’est la quarantaine, mais le bon sens voudrait que l’on gère la situation en isolant les cas positifs, voire en évacuant les camps », ajoute le membre de MSF. Un appel qu’a en partie entendu la Grèce, laquelle a entamé le 19 avril le rapatriement sur sa partie continentale de centaines de migrants âgés ou malades, vivant dans les camps surpeuplés de la mer Égée.
De son côté, Cimade regrette également que « l’État continue à enfermer et à expulser mais refuse de fermer les centres de rétention sur le territoire français, alors qu’ils sont d’importants foyers de propagation du virus ».


En Méditerranée, les ONG tirent la sonnette d’alarme. MSF a annoncé avoir mis fin à son partenariat avec SOS Méditerranée, faute d’accord sur la nécessité de reprendre les opérations conjointes de sauvetage en mer
. Pour Michael Neuman, illustrer les difficultés actuelles rencontrées par les ONG se résume ainsi : « On est face à une fermeture accrue des voies maritimes aux bateaux de sauvetage des ONG, l’Italie et Malte ont fermé leurs ports et refusent les débarquements de migrants. On est dans une spirale de contraintes qui s’accentuent, alors que les candidats au départ depuis la Libye sont toujours plus nombreux. » Autrement dit, les sauvetages de migrants sont limités par les mesures de protection de leurs frontières décidées par les États. Ce sont près de 650 000 migrants qui attendent sur les côtes libyennes dans l’espoir de rallier l’Europe par la mer, entassés dans des camps aux conditions d’hygiène déplorables et parfois même réduits en esclavage.

La crise de l’accueil s’intensifie
Pendant que l’Europe se confine pour protéger son économie et réduire la propagation du virus dans ses territoires, un drame humanitaire sans précédent se joue non loin de ses côtes. Une situation que déplore celui qui s’est engagé auprès de MSF en 1999 : « Le danger est absolu pour les milliers de personnes qui tentent de quitter la Libye, plus que jamais prises dans une alternative sordide, entre retour forcé dans un pays en guerre et la possibilité de naufrage en Méditerranée. » D’autant plus en cette période de confinement en Europe, qui réduit drastiquement les capacités de sauvetage des ONG comme celle des États européens, faute de volonté politique.
Parmi les acteurs associatifs, les voix s’élèvent pour dénoncer ce qui est jugé comme une « criminalisation des migrations ». Selon Michael Neuman, « le contexte actuel nous montre que la santé publique sert de prétexte au durcissement des mesures de contrôle migratoire, certaines mesures sanitaires nous paraissent disproportionnées au vu des conséquences néfastes qu’elles ont pour les migrants ».
La Commission européenne s’est contentée de publier le 16 avril, en partenariat avec Frontex et le Bureau européen pour l’asile, des « lignes directrices » pour les États membres, pour prôner la reprise du traitement des demandes d’asile et des transferts de réfugiés entre pays européens dans le cadre du règlement de Dublin. Reste que les États ne semblent pas se presser. Là encore, la question du respect des droits fondamentaux et de l’accès à la protection internationale se pose.
De quoi donner du crédit à l’amer constat du membre de MSF : « La pandémie accentue les politiques de fermeté, ce n’est pas 
une crise migratoire qui s’aggrave, mais bien la crise de l’accueil qui se renforce en Europe sous l’effet de la lutte contre le virus. »

Adam Belghiti Alaoui

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