Fédérations et associations de commerçants contre l’uniformisme irréaliste des mesures !

Du jamais vu : toutes les fédérations et associations de commerçant ont lancé des appels communs pour demander la réouverture des commerces. Une union sacrée, générée par des circonstances exceptionnelles, qui semble avoir porté en partie ses fruits : alors que tous les commerçants voulaient une réouverture le 13 novembre, elle se fera partiellement avant Noël, protocole sanitaire renforcé à la clé.

La pandémie actuelle est, à de nombreux titres, un catalyseur. « Il ne se passe pas une journée sans que nous ne soyons en contact avec les autres fédérations, explique Véronique Discours-Buhot, déléguée générale de la FFF. C’est assez unique. On fait circuler les informations, on essaie de discuter pour que nous puissions prendre des positions ensemble… » Prises de position communes, discours commun, même insistance : jamais, pourrait-on dire, les fédérations de commerçants n’ont été aussi proches les unes des autres. Par exemple, on peut citer la lettre du 2 novembre signée de 23 fédérations (publiée en Panorama), la lettre ouverte du 10 novembre de dix réseaux d’agences en franchise ou en coopérative et groupes immobiliers ou encore la lettre ouverte du 16 novembre, signée par cette fois 29 fédérations de commerçants… Tous ces échanges sont importants : ils crédibilisent les métiers et les fédérations et ils évitent le piège du dogmatisme, ils varient les approches, ils n’oublient aucun secteur d’activité… « On peut parler, vraiment, d’union sacrée, estime Alexandra Bouthelier, déléguée générale de la Fédération du commerce coopératif et associé. Les querelles de chapelle ont été – du moins pour l’instant – enterrées. » Une collaboration à la hauteur des circonstances exceptionnelles qui l’ont amenée.

Une fermeture perçue comme une injustice

« En tant que fédération, nous avons été très secoués par la fermeture des commerces dits “non essentiels”, décrit Véronique Discours-Buhot. Une telle discrimination nous a paru très arbitraire et très stigmatisant. » Dans les reproches couramment formulés, arbitraire et stigmatisation reviennent sans cesse. Pour beaucoup, plusieurs décisions sont inexplicables, comme celle de laisser ouvertes des grandes surfaces mais de fermer des petits commerces qui appliquent à la lettre les protocoles sanitaires. Et les fédérations et associations, qui ont dû l’expliquer à leurs adhérents, se sont retrouvées à court d’arguments. « On nous a demandé d’expliquer l’inexplicable, décrit Véronique Discours-Buhot. On veut limiter la propagation en fermant des petites surfaces où se trouvent deux ou trois personnes au maximum, mais en laissant ouvertes des grandes surfaces avec beaucoup plus de monde, où les gens se retrouvent agglomérés… » Et les remontées sont claires : la souffrance et le sentiment d’injustice sont réels. Même pour les commerces qui sont restés ouverts, la situation est complexe. Un certain nombre se sont retrouvés entourés de magasins fermés, ce qui a considérablement diminué le passage. Dans l’incapacité de réaliser un bon chiffre d’affaires, ces magasins ouverts et lésés ne peuvent pas se tourner vers l’État, car ils ne sont pas fermés administrativement. Il aurait été logique, argumentent certains, que les mêmes limites soient imposées à l’ensemble des canaux – physique comme numérique – pour éviter une distorsion de concurrence. Mais il faut admettre que ce deuxième confinement était beaucoup plus complexe que le premier : il n’était pas possible de se montrer aussi drastique que lors du premier – économiquement, c’eût été du suicide –, et, du coup, des mesures de compromis ont été trouvées. « Compte tenu des délais courts et du contexte, il est normal que des anomalies soient apparues, mais il ne faut pas rester bloquer là-dessus et prendre de la hauteur », souligne Alexandra Bouthelier.

Et ce n’est pas nécessairement parce que l’on appartient à un réseau que l’on est à l’abri de la tempête. Un franchisé reste un commerçant indépendant – dans un réseau, donc pas isolé, mais indépendant. Parfois, certaines subtilités jouent à leur encontre. Par exemple, certaines aides pour les loyers, conditionnées au nombre de salariés, ont été évaluées à l’échelle du groupe, pas des magasins (la même chose s’est produite pour le fonds de solidarité). Or, quand on a quatre magasins, on paie quatre loyers… Certains réseaux, en souffrance, sont déjà en train de perdre leurs chiffres et leurs magasins. Et quand les réseaux souffrent, l’amont souffre aussi. Que va faire le producteur de fleurs si les bouquets ne se vendent pas ? « Au même titre que l’industrie, le commerce a besoin d’être aidé », souligne Véronique Discours-Buhot.

Non, décidément, le deuxième confinement, à de nombreux égards, n’est pas le même que le premier. « Lors du premier confinement, les mesures étaient claires, simples et efficaces, estime Alexandra Bouthelier. On arrêtait l’activité, il y avait zéro charge pour zéro recette… Ce deuxième confinement ne présente pas la même configuration. Beaucoup de magasins ont accumulé, à l’occasion du premier confinement, un vrai « mur » de dettes, et même avec les reports accordés par les banques et les aides diverses, le temps était venu, à la fin de l’été, de commencer à rembourser le tout. » Beaucoup étaient même arrivés à limiter la casse en estimant, en septembre, que l’année serait mauvaise sans être catastrophique. « Le deuxième confinement, pendant une des périodes les plus prolifiques pour le commerce – beaucoup réalisent entre 30 et 50 % de leur activité sur la période des fêtes, dont ils avaient justement besoin pour rembourser les dettes accumulées –, va pour le coup créer des vraies catastrophes », estime Alexandra Bouthelier.

Responsabiliser, responsabiliser, responsabiliser

En un sens, les fédérations et les commerces ont pu compter sur le soutien d’un allié de poids, Bercy, qui n’a plus les moyens de continuer à couvrir le manque à gagner. Mais en face, le ministère de la Santé pousse dans l’autre sens. « Les commerces sont capables d’entendre les questions de responsabilité et savent qu’il faut faire respecter le protocole, souligne Alexandra Bouthelier. Ils l’ont d’ailleurs fait lors du déconfinement. » Mais ils ne sont pas prêts à être sacrifiés. « Il faut, en outre, que les mesures demandées soient raisonnables, souligne Véronique Discours-Buhot. Bien qu’aucune étude n’ait été menée qui attesterait de la contamination liée aux magasins et aux services, nous sommes prêts à revoir les protocoles, mais il faut être cohérent. » Décider de jauges irréalistes et créer, à l’extérieur des magasins, des files d’attente, n’a pas de sens. Demander aux magasins d’enrégimenter les files à l’extérieur n’a pas de sens non plus. Tout comme la possibilité, un moment évoquée, que les magasins doivent demander à leurs clients leurs attestations…

« Nous voulons des obligations de résultat, insiste Véronique Discours-Buhot. Laissez-nous trouver les moyens adaptés aux situations. Nous sommes responsables, prêts à faire les efforts, mais avec les moyens utiles et adaptés par rapport à nos structures. » La diversité représentée par les commerces – aussi bien en termes de surfaces que d’agencement, et surtout de moyens – rend l’utilisation de standards difficiles. Dans certains cas, l’utilisation de rouleaux de plastique est aussi efficace que des plaques de plexiglas pour protéger une caisse. Ou encore, tous les commerces n’ont pas besoin d’un système industriel d’aération.

« Plutôt que du dogmatisme, de la responsabilisation » semble être le mot d’ordre. Et pas seulement pour les commerçants : la population générale est elle aussi visée. Par exemple, « savoir porter correctement un masque (c’est-à-dire sur le nez, pas sous le nez) » ou « respecter la distanciation physique dans les queues ». Cette responsabilisation est essentielle pour que l’on n’arrive pas à un troisième confinement, qui serait désastreux économiquement, mais aussi sur le plan du moral. Aujourd’hui déjà, les fédérations reçoivent autant d’appels de détresse liés à des difficultés financières qu’à des difficultés humaines. Le moral est bas.

La sortie du tunnel

Les négociations et tractations autour du Black Friday – qui voulaient, sur le principe, reculer d’une semaine la journée de promotion importée des États-Unis, à la condition que les petits commerces puissent rouvrir fin novembre, ont abouti (l’appui d’Amazon France a certainement pesé dans la balance), avec une réouverture envisagée pour tout début décembre. Un signal tangible positif pour les magasins et un symbole fort de solidarité. Car « reculer le Black Friday » est vite dit, mais compliqué à plusieurs titres. Une opération promotionnelle de cette envergure ne survient pas ex nihilo : elle a demandé des mois de préparation, des négociations et des contrats avec les fournisseurs, l’élaboration de communications spécifiques… Reculer le tout, à une semaine de l’échéance, n’était pas une mince affaire.

En conditions à cette réouverture, plusieurs nouvelles règles vont s’ajouter au protocole sanitaire déjà connu : outre le port du masque, la mise à disposition de gel hydroalcoolique ou le respect des distances entre personnes, les commerçants devront, à partir de leur réouverture, recevoir moins de personnes en magasin – la jauge d’occupation devrait passer d’une personne pour 4 m2 à une personne pour 8 m2 (personnel exclu), y compris pour les supermarchés, avec une tolérance pour les plus petits commerces. Dans cette même logique, le comptage des clients devrait être rendu obligatoire pour les surfaces de plus de 400 m2. Et les commerçants seront également incités, quand leur activité l’autorise, à accueillir leurs clients sur rendez-vous. Sans obligation cependant, puisque pas réaliste pour toutes les activités. « Ces mesures vont dans le bon sens », estime Alexandra Bouthelier.

Comme ce nouveau protocole semble être parti pour durer, les fédérations et associations de commerçants ont obtenu des contreparties. On évoque une ouverture le dimanche, accordée là où elle n’existait pas, ou encore la possibilité d’élargir l’amplitude des horaires d’ouverture des magasins, toujours dans le but d’éviter un afflux de clients en même temps dans les boutiques. Mais ce n’est que le début. Car pour accompagner la réouverture, et dans la perspective d’une reprise progressive de l’activité, il va falloir prévoir les mesures d’accompagnements nécessaires. La lumière est au bout du tunnel, mais nous n’y sommes pas encore…

Jean-Marie Benoist

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here

J’accepte les conditions et la politique de confidentialité